Témoignages positifs

Il y a une vie après la phobie scolaire …

son témoignage (octobre 2024)

« Il y a une vie après la phobie scolaire … »
Entretien du 28/10/2024 avec Laurent V. 39 ans

Pouvez-vous vous présenter rapidement ?

Je suis Laurent V., j’ai 39 ans. Je suis autoentrepreneur, dans la vente de jouets d’occasion. J’habite en Eure et Loir.

Pouvez-vous me décrire votre parcours de phobique scolaire ?

C’était suite à un choc. Mon papa a eu une maladie lorsque j’avais sept ans. Il a eu un cancer de la gorge. Je l’ai vu avec cette maladie, mais ce n’était pas possible pour moi d’envisager qu’il décède. Un matin, il s’est écroulé devant moi en train d’étouffer. J’avais huit ans. Il est mort devant moi. Tout s’est enchaîné très vite. Les pompiers sont arrivés. On m’a vite écarté. Un pompier est venu me voir pour me dire que c’était fini. Du haut de mes huit ans, j’ai alors compris que cela voulait dire « c’est bon, il est guéri ». Mais ma maman m’a expliqué ensuite que je ne reverrais plus mon papa. Elle a voulu me remettre dans le bain directement à l’école, en faisant comme si la vie continuait. Mais dès le lendemain, il m’a été impossible de retourner à l’école.

La phobie scolaire n’était pas connue à l’époque. Mon médecin avait décrété que je faisais de la comédie. Cela se traduisait par des vomissements le matin, des tremblements, des crises, des larmes, des crises de nerfs. Et je ne pouvais plus passer le portail d’une école, quelle que soit l’école.

J’ai cependant réussi à faire ma scolarité, primaire puis collège. Mais j’allais peut-être un mois dans l’année tout au plus au collège. La direction et les enseignants ne comprenaient pas. Ma mère avait des problèmes car on ne comprenait pas pourquoi son fils n’allait pas à l’école.

Je travaillais à la maison. Ma vie était devenu hors de toute socialisation. J’étais dans mon coin, devant la télévision. J’étais vraiment tout seul. Je n’étais bien que devant la télévision à ne plus bouger. Je me suis complètement isolé. Je suis allé jusqu’en classe de troisième comme cela, en allant quelque fois à l’école. J’ai réussi à passer mon brevet au collège.

Après, j’ai enchaîné sur un BEP vente car il fallait choisir quelque chose. Mais je savais très bien que ça n’irait pas. En allant au lycée, c’était aussi catastrophique qu’au collège. Rien que franchir le portail d’un lycée était très compliqué. C’était toujours les mêmes crises, même si c’était un peu
réduit car j’avais mûri. Du coup, on est passé par le CNED (centre national d’enseignement à distance). Mais le CNED nécessite de travailler de façon ardue à la maison. Comme je m’isolais, ce n’était pas facile. J’ai réussi à avoir mon BEP vente de cette façon, mais c’est resté très dur jusqu’à la fin.

J’ai commencé à travailler avec l’apprentissage du BEP vente. Par contre au travail, cela se passait très bien. Je m’investissais beaucoup dans le travail, mais jamais dans les études. Je ne me l’explique pas.

J’ai eu le même médecin depuis mes huit ans. Lorsque j’ai eu environ 18 ans, il s’est excusé en me disant qu’il n’avait pas vu et qu’il ne connaissait pas alors la phobie scolaire. Il s’est formé depuis. Il avait une position importante dans le département et il m’a dit que s’il avait su, il aurait tenté de créer un pôle autour de la phobie scolaire. Personne ne pensait, lorsque j’étais enfant, que je souffrais de phobie scolaire. Même moi, je ne le savais pas. On n’en parlait pas. Les gens pensaient que c’était de la fainéantise. Je sentais bien que je n’allais pas, je ressentais un mal-être mais personne ne voulait me croire. Je me suis donc vraiment isolé.

Et à mes 18 ans, je suis parti. J’ai décidé de partir et d’aller travailler dans le Sud de la France. C’est là que j’ai eu l’impression de vivre et à ne plus penser à tout cela. Il fallait que je vois autre chose. J’ai commencé à travailler, à avoir mon appartement là-bas.

Ma phobie sociale, qui était associé à ma phobie scolaire, n’a pas complètement disparue depuis. Je ne peux pas dire que je suis complètement guéri. J’ai beaucoup évolué dans mon travail. J’ai commencé en tant qu’employé commercial de base. J’ai monté les étapes, je suis devenu manager, et ensuite j’ai été gérant d’une supérette. Et maintenant, je suis autoentrepreneur, j’ai ma propre boutique en ligne. Mais au niveau social, j’ai toujours eu un peu de mal, même si je me
forçais beaucoup. Et même maintenant, je me sens différent des autres. J’ai vu beaucoup de psy, mais j’ai du mal avec eux car ils ne m’ont pas aidé. J’ai un gros manque d’émotions. J’ai beaucoup de mal à ressentir de la tristesse. La mort d’une personne ne me fait pas peur.

Franchement, je ne travaillais pas beaucoup lorsque j’étais en âge scolaire. J’avais beaucoup de mal, même avec le CNED. C’est juste que j’avais des facilités. J’ai une sœur qui a fait de longues études. Elle m’aidait. Mes facilités et le soutien de ma sœur m’ont aidé à avoir mon brevet et mon BEP vente, sinon je m’écroulais.

Lorsque j’étais en classe, je n’ai pas rencontré d’enseignant à l’écoute, ouvert sur ma situation. À l’époque, c’était plus des problèmes, des convocations, des critiques. Aucun des adultes autour de moi, parents, médecins ou enseignants, ne me comprenaient. C’était pris comme de la comédie, j’étais quelqu’un qui ne voulait pas du tout aller à l’école, qui voulait rester à la maison et qui allait se faire vomir le matin. J’ai vécu 10 ans dans la non compréhension par les autres de ce que je vivais … mais ça fait avancer !

Ma maman a eu des problèmes avec l’administration de l’école. On a reçu des courriers. C’était surtout au collège. La directrice avait fait des signalements. L’inspection avait appelé. Je n’ai pas tout suivi car ma mère me cachait certaines choses. Mais je sais qu’elle a été très très embêtée.
Elle travaillait seule à côté pour subvenir à nos besoins, mais il est certain que ça a été très compliqué pour elle.


Avec la distance que vous avez aujourd’hui, qu’est-ce qui a été le plus difficile dans ce
parcours ?


Ce qui a été difficile, c’est le manque d’écoute et le fait qu’on ne me croyait pas, que même les médecins ne me croyaient pas. A l’époque, sans doute car il y avait moins de psychologues scolaires, ça a été très compliqué. La phobie scolaire n’était pas connue. Les adultes ne pouvaient sans doute pas imaginer ce que je vivais. Même moi, dans ma tête, je pensais que j’étais fou, que j’étais à part, complètement à part. Je me comparais aux autres enfants et me disais : je n’arrive pas à être comme eux, à m’amuser comme eux, à sourire lorsque je suis à l’école. J’étais malade tout le temps, ça se traduisait toujours par des vomissements, des maux de ventre, … je ne comprenais pas comment faisaient les autres. Avec la distance que vous avez aujourd’hui, qu’est-ce qui vous a le plus aidé à « survivre pendant la période de phobie scolaire puis à vous en sortir ? Franchement, mes années ont été très compliquées de mes 8 ans jusqu’à ce que je parte à mes 18 ans. Je n’avais pas de moments positifs. Ça été très très dur car on ne me laissait pas faire ce que je voulais. Il a fallu attendre que je parte à 18 ans pour me rendre compte qu’il y avait une vie derrière, qu’il n’y avait pas que les études. Le travail me donnait une liberté que je n’avais pas avec les études. J’étais épanoui dans mon travail.


Diriez-vous que vous gardez des traces de votre phobie scolaire ? En douloureux ou en
positif ?


En positif, la seule trace que je garde pour parler ainsi c’est que je relativise tout maintenant. Je ne me plains jamais. J’avance.

En négatif, j’en garde aussi des traces. Par exemple, je me sens différent dans les interactions sociales. Je vais plus m’isoler. Ou alors avec certains amis avec qui je me sens bien, au contraire, je vais être plus extraverti. Mais je garde toujours une méfiance, je n’arrive pas à être complètement moi. Je me sens complètement sans émotions par rapport à eux.

Quel message aimeriez vous transmettre à des enfants ou jeunes actuellement en phobie
scolaire ?


Il ne faut pas hésiter à en parler, ne pas avoir peur d’en parler. Mais c’est surtout un message aux parents que je souhaite faire passer.


Quel message aimeriez vous transmettre à leurs parents ?


Ce qui peut aider déjà, c’est l’écoute maintenant qu’on connait cette phobie scolaire. Écouter les enfants qui en souffrent et faire autre chose à côté. Il faut parler aussi d’autre chose que l’école, proposer des interactions sociales hors de l’école, écouter ce que l’enfant a envie de faire. Si
l’enfant dit qu’il a envie de faire du judo, du foot ou tout autre choses, il ne faut pas lui dire non puisque tu ne vas pas à l’école. J’ai connu cela. On m’interdisait beaucoup de choses car je n’allais pas à l’école. On me disait : « pourquoi t’autoriserait-on à faire cela si tu ne fais pas d’effort de
ton côté ? » J’étais celui qui n’apportait que des soucis. J’ai pu faire du sport par la suite, des sports de combat.

Il est important d’être à l’écoute, de partager des choses avec ses enfants. Il ne faut pas parler que des études. Certes, c’est important mais il faut aussi passer par des choses qui plaisent aux enfants, les loisirs, les sorties … Il ne faut pas les punir d’autre chose s’il ne vont pas à l’école le matin. Ils ne le font pas exprès. Il faut arriver à ce qu’ils aient toujours une interaction sociale, un lien et que ce soit sur leur demande. Il y a sûrement une chose qui les intéresse et qu’il faut développer, qui va leur permettre de s’épanouir.

son témoignage (janvier 2025)

Entretien du 25/01/2025 avec J. 28 ans

Pouvez-vous vous présenter rapidement ?

Je m’appelle J., j’ai 28 ans. Je travaille dans les ressources humaines. Je suis consultante en recrutement : je fais de la chasse de tête, de profils dans la construction. J’habite dans une ville à taille humaine, avec mon compagnon. J’ai un petit chien.

J’ai voulu témoigné en me rappelant tout le chemin que j’ai parcouru, en me remémorant les questionnements que j’ai eus plus jeune ainsi que ma famille. J’ai pu faire un master, j’ai pu avoir des postes à responsabilité malgré ce qui m’est arrivé. C’est un sujet qui me tient à cœur. J’aurai bien aimé connaître une association comme la vôtre à l’époque.

Pouvez-vous me décrire votre parcours de phobique scolaire ?

J’ai toujours eu et j’ai toujours un tempérament anxieux. J’ai vécu et je vis encore avec.

Dans mon cas, il y a eu un événement particulier déclencheur de ma phobie scolaire. C’est arrivé en 5eme. J’ai été invitée à une fête, je m’en souviens très bien, c’était un 14 février. J’ai alors fait une crise d’épilepsie devant tout le monde. Il y avait des stroboscopes qui ont déclenché ma crise. J’ai appris à ce moment-là que j’étais épileptique. Je ne le savais pas. La médecin me met en arrêt seulement une journée. Arrive le moment où je dois retourner à l’école. Et là, la phobie scolaire m’est tombée dessus d’un coup. Il n’y a pas eu de signes précurseurs.

Le premier jour où je suis revenue, j’avais honte. J’avais peur du regard des autres. Le regard des autres n’est pas forcément été tendre. Je pense qu’il y a un mixte des deux entre la perception que je m’en faisais et la réalité. Toujours est-il que c’est arrivé d’un coup, par des symptômes physiques. Je ne savais pas ce qui m’arrivait. Je n’avais qu’une peur, refaire une crise devant les autres dont je craignais le regard. Mon seul refuge était la maison où il n’y avait pas ce regard des autres.

C’était arrivé à un point tel que mes jambes ne me portaient plus. Une fois, on a du me porter pour entrer dans l’école. C’était encore plus humiliant. Le matin, c’était la guerre avec mes parents car je refusais d’aller à l’école. Je faisais tout pour ne pas y aller. Donc là, les absences se sont enchaînées. Après, c’est un cercle vicieux car on vient moins, donc on s’isole encore plus. J’étais marginalisée. Donc j’avais encore moins envie d’y aller. C’est un peu le serpent qui se mord la queue.

En plus de cela, ma phobie scolaire était aussi liée à une forme d’hypocondrie. Je n’ai jamais eu d’autres crises d’épilepsie finalement, mais j’avais cette peur omniprésente, des pensées incessantes et obsessionnelles que la peur qu’il m’arrive quelque chose, des TOCs (troubles obsessionnels compulsifs). J’avais la tête qui tourne, j’avais vraiment les symptômes de l’anxiété qui s’ajoutaient à cela. J’ai fini par être déscolarisée. Ça a commencé par de plus en plus d’absences. Mes parents ont eu des problèmes suite à cela car l’établissement scolaire se demandait pourquoi je n’allais plus en cours. À mon époque, on ne parlait pas de phobie scolaire comme on ne parlait pas de harcèlement. On ne savait pas jusqu’au moment où j’ai vu une psychologue qui a mis le mot de phobie scolaire sur ce que je vivais. Il y a alors eu une réunion entre mes parents et le corps enseignant. Je n’ai que quelques souvenirs mais l’idée était que je puisse réintégrer progressivement et que l’école puisse se rendre compte qu’il n’y avait pas de cas de maltraitance et que je n’étais pas séquestrée chez moi.

Ça a duré presque tout le collège, de la 5eme à la 3eme, avec un énorme pic en 5eme puis 4eme. Je pense, même si je ne me souviens pas précisément, que j’ai du être absente 6 mois. Puis il y a eu des absences très récurrentes.

J’avais en même temps cette conscience que l’école, c’était important. J’avais imaginé des stratagèmes sur des écoles alternatives. Puis finalement, on m’a dit qu’il fallait que je me fasse violence. Et j’ai culpabilisé quand j’ai vu que la famille pouvait avoir des problèmes. En fait, j’avais beaucoup de culpabilité. J’avais honte auprès de mes parents de ne pas avoir d’amis car eux n’avaient qu’une envie, que j’ai une vie normale, que j’invite du monde, que je fasse des fêtes. Mais je n’avais pas du tout envie de cela. Un peu pour eux, je me suis dit finalement qu’il fallait que j’aille à l’école, que je ne pouvais plus ne pas y aller. Je me suis dit : « même si cela va être des journées horribles, je vais y aller ». Et je me blindais en me disant « vas-y ». Je séchais beaucoup les cours, mais il y avait des journées où j’y allais. Je faisais tout pour éviter les gens. Je me mettais au CDI pour lire des bouquins. Je n’avais pas d’amis ou très peu. J’essayais de me faire le plus petite possible, comme une petite souris. Et puis voilà, je me suis fais violence. Je n’aime pas dire cela car c’est comme si on faisait exprès de ne pas y aller. Alors que non. Mais il y a eu un moment où je me suis dit « tant pis si tu tombes dans les pommes. Foutu pour foutu, de toute manière tu n’as pas d’amis, ça ne peut pas être pire, c’est un peu la catastrophe, donc il faut que tu y ailles.»

Le passage au lycée, c’est là où tout a basculé, comme quoi il y a une suite. Le fait de changer d’établissement, de ne plus du tout avoir les mêmes personnes (très peu de personnes de mon collège se sont retrouvées dans le lycée où j’étais). Je suis restée en filière générale. Et là je partais de zéro, je partais d’une page blanche, et là je me suis fait des premiers vrais amis. J’ai repris plaisir. Alors j’ai toujours séché un peu au lycée, le truc des absences qui est resté. Cela ne m’a pas empêché d’avoir mon bac, et après c’est passé. Dans les études supérieures, je n’étais plus jamais absente. Ça s’est fait comme ça et ce serait mon conseil : ne pas hésiter à changer d’école, plutôt que d’insister dans une école où c’est des âges compliquées, où les gens ne sont pas forcément cool. Dans mon cas, le fait de repartir d’une page blanche, je n’ai pas été embêtée et j’ai avancé, c’est là que ça s’est arrêté. La phobie scolaire s’est arrêtée en passant au lycée.

Dans mon cas il n’y avait pas du harcèlement pur et dur comme on peut avoir maintenant avec les réseaux sociaux. Il n’y avait pas les réseaux sociaux à l’époque, on rentrait chez soi et il n’y avait pas de trucs particuliers. En revanche, les gens se moquaient, j’entendais des choses, Ce n’étais pas du harcèlement à proprement parlé, mais ce n’était pas du tout un climat bienveillant. Et je ne sais pas si c’est le cas de beaucoup de jeunes qui font de la phobie scolaire, mais moi je suis hypersensible, je ressentais la moindre chose, la moindre animosité. Elles se décuplaient. Mais il n’y avait pas du pur harcèlement.

Avec la distance que vous avez aujourd’hui, qu’est-ce qui a été le plus difficile dans ce parcours ?

C’est une bonne question. Il y a le regard des autres. Je ne parle jamais de ma phobie scolaire, même encore maintenant. Je ne sais pas ce qui m’a poussé à témoigner. Je n’en parle pas. J’ai encore un peu honte même si je suis adulte maintenant.

Le regard de ma famille, le fait de les rendre tristes. En fait, on a conscience qu’on rend profondément triste sa famille parce qu’ils s’inquiètent pour nous.

La solitude, une extrême solitude pendant tous ces moments-là, et puis l’impression – mais ça c’est le regard de l’enfant – de ne pas avoir de solution, de se dire je suis empêtrée dans ce truc-là.

Je ne sais pas ce qu’il en est de la prévention aujourd’hui, mais nous à l’époque, on n’en parlait pas. Ce n’était pas compris.

Avec la distance que vous avez aujourd’hui, qu’est-ce qui vous a le plus aidé à « survivre » pendant la période de phobie scolaire puis à vous en sortir ?

Les moments d’accalmie. Pendant cette période, je me ressourçais. Mon moyen de me ressourcer, c’était d’être chez moi et de souffler.

Et puis, ce qui m’a aidé à en sortir, c’est de me dire : essaie d’arrêter de faire attention au regard des autres. Parce que la situation est telle qu’elle est et c’est déjà compliqué. Dans des cas de harcèlement pur et dur, ce doit être différent et on ne peut pas vraiment faire abstraction de la situation. Mais pour moi ce n’était pas le cas.

Avec le recul, je dirai de ne pas hésiter à se faire aider. Moi en l’occurrence, voir une psychologue n’a pas marché car je pense que j’étais trop jeune et c’était une psychologue qui n’était pas spécialisée dans la phobie scolaire. Mais quand même, aller voir quelqu’un qui est spécialisé là-dedans, qui aura une écoute pour cela.

Mon parcours après la phobie scolaire : j’ai fait un bac L, puis un an de psycho, puis un an de lettres modernes, puis je me suis dit qu’il fallait que je fasse quelque chose de sérieux et j’ai basculé sur une licence en finance. Puis j’ai fait un master en ressources humaines, en alternance dans une société d’ingénierie. J’ai été embauchée en CDI dans cette société. Puis j’ai été responsable du recrutement dans une institution à Paris. Et maintenant, je fais de la chasse de tête en cabinet. La preuve en est, même après une phobie scolaire intense, on peut faire un bac+5, on peut devenir cadre, on peut avoir des amis, un amoureux, on peut avoir une vie normale, même si je reste toujours anxieuse. Une personnalité anxieuse reste anxieuse, mais on peut travailler dessus et on peut s’en sortir. On peut avoir une vie professionnelle et faire des études, et prendre plaisir dans ses études surtout. Un message que je veux faire passer : mes années lycées ont été mes plus belles années. Et même dans mes études supérieures ensuite, j’ai eu une vie normale. Une fois que la phobie scolaire a passé, elle était vraiment passée.

Diriez-vous que vous gardez des traces de votre phobie scolaire ? En douloureux ou en positif ?

Les deux. Ça laisse des traces. Positives : ça m’a donné une certaine empathie. Après, les traces sont plus en négatif. Ça m’a donné une fragilité, ça m’a marquée, ça fait partie de ma vie, ça fait partie de mon histoire. D’en parler aujourd’hui à 28 ans, c’est un peu une sorte d’exutoire, une catharsis mais je n’en parle pas globalement. C’est un événement douloureux pour moi, pour ma famille. Maintenant, je n’en ai plus honte, je me force à ne plus en avoir honte. Quand je repense à certaines scènes (on a du me porter pour aller à l’école; des scènes où je pleurai car je ne voulais pas y aller), c’était vraiment des scènes dures, des moments difficiles de ma vie. C’est plutôt un marquage difficile, je n’arrive pas encore à en tirer quelque chose de positif.

Quel message aimeriez vous transmettre à des enfants ou jeunes actuellement en phobie scolaire ?

Leur dire déjà que ce n’est pas une honte, qu’ils ne sont pas seuls, que ça ne veut pas dire qu’ils ont moins de valeur que les autres, car ce ne sont pas les plus méchants, les enfants les plus moqueurs, les moins sympa qui s’en sortent le mieux dans la vie.

Comme il y a un début à la phobie scolaire, il y a aussi une fin. Comme elle est venue, elle peut partir. C’est vraiment un message que je veux faire passer.

En parler, ne pas avoir honte, en parler à ses parents.

Ne pas se laisser faire également, savoir s’affirmer, ne pas hésiter à en parler à l’école si vous êtes harcelé, si vous avez peur, ne pas rester dans son coin, ne pas hésiter à en parler aux professeurs, au principal car ça peut permettre que les parents soient moins inquiétés, au sens « on leur tombe dessus car on ne va plus à l’école ».

Et se dire que je suis la preuve que phobie scolaire ne veut pas dire échec. Je me suis trouvée en échec scolaire pendant ma phobie scolaire mais c’est réversible. De cette situation, on peut arriver à une vie normale, à une belle vie, à faire des études, à un métier qui vous plaît. Peut-être se mettre dans des passions, des exutoires : du sport, faire des ballades, avoir un animal, passer du temps en famille, dessiner … profiter des petits moments d’accalmie qu’on peut avoir, essayer de ne pas se marginaliser autant que faire se peut.

Un autre message que je veux faire passer : ne perdez pas le chemin de l’école car il peut y avoir des alternatives, d’autres types de classes, d’autres filières mais ne lâchez pas prise car l’école va vous donner pleins de clés pour l’avenir. L’ennemi n’est pas dans l’école, l’ennemi peut être dans votre peur, dans des camarades de classe qui vous déplaisent, mais il y a des solutions. L’école donne le pouvoir de s’en sortir plus tard. Et les études, c’est du moins mon point de vue, c’est important. Peu importe que ce soient des études courtes, professionnalisantes ou plus longues. Ne baissez pas les bras.

Si vraiment c’est trop dur pour vous, tentez des parcours par correspondance et il y a moyen ensuite de se réinsérer progressivement, petit à petit.

Des fois j’y repense et je me dis : « mon dieu, si je m’étais écoutée à ce moment-là car mon plus grand souhait était d’être une petite souris et de ne plus jamais aller à l’école et de disparaître. Si jamais j’avais écouté cette petite fille, je serai passée à côté de la vie, je ne me serais pas fait des amis après, je n’aurai pas fait des études. Je suis immensément heureuse d’avoir continué l’école.

Quel message aimeriez vous transmettre à leurs parents ?

Et surtout, pour les parents, ne pas hésiter à changer votre enfant d’école si c’est possible, car ça veut dire un nouveau départ. Et pour moi, c’est ce qui a beaucoup joué.

L’inquiétude des parents est complètement légitime. Quand on voit son enfant souffrir, cela est dur. Ça a beaucoup marqué mes parents. Se dire encore une fois que c’est réversible, que ça peut changer, que ce n’est pas parce que votre enfant vis une phobie scolaire et que c’est compliqué, que c’est fichu pour lui et qu’il n’y a pas d’avenir.

Chercher des soutiens pour son enfant, et pourquoi pas d’autres enfants en phobie scolaire, car on se sent seul. J’avais l’impression d’être la seule dans mon école à connaître la phobie scolaire.

Et puis aller voir des professionnels spécialisés, pas le premier psy qu’on trouve sur internet. Écouter son enfant et s’il ne parle pas, peut-être initier le dialogue. Pourquoi pas lui faire écouter des témoignages comme le mien pour avoir un peu d’espoir.

Ne pas perdre espoir, mais prendre son enfant au sérieux. Il faut se dire que l’enfant ne le fait pas exprès. C’est un phénomène un peu particulier et difficile à comprendre car on n’est pas sur une phobie classique comme la phobie des araignées mais sur quelque chose de viscéral. Pour moi le trouble anxieux a toujours été là, et à un moment il s’est matérialisé par une phobie scolaire. Une fois la phobie scolaire terminée, continuez à accompagner votre enfant sur ses troubles anxieux. Il pourra avoir d’autres phases d’anxiété dans sa vie mais ce n’est pas grave. Il y a des thérapies comme la TCC, thérapie cognitivo-comportementale. Moi j’en fais en tant qu’adulte, c’est adapté pour les troubles anxieux. Ce peut être de la sophrologie, des choses pour se détendre et profiter de la vie car la vie est belle. Profiter de la vie avec ses enfants, se souder, rester proche et à l’écoute. Renseignez vous vraiment sur la phobie scolaire, essayez de comprendre les mécanismes qui se jouent et de comprendre que votre enfant ne le fait pas exprès. Et pour le sortir de la phobie scolaire, ne pas lui en parler tout le temps et essayer de lui redonner le goût de la vie (partez en vacances, faites des jeux en famille, allez vous balader, rigolez …) car ça peut parfois s’accompagner de troubles un peu dépressifs. Personnellement, je n’en ai pas eu mais je peux imaginer que ça arrive lorsque ça dure trop longtemps.

Ce n’est pas de la comédie. Ce mot est très juste et je l’ai entendu ce mot. Pour beaucoup de personnes, la phobie scolaire est incompréhensible car de fait, chacun a son propre parcours avec l’école et y allait sans difficultés le plus souvent. Chaque adulte va se projeter par rapport à son histoire et comprendre que la phobie scolaire n’est pas de la paresse, de la comédie est souvent difficilement imaginable. D’autant plus qu’on n’en parlais pas par le passé.

Personnellement j’avais des impacts physiques : mes jambes ne me portaient plus tellement j’avais peur d’y aller. Ce sont des troubles psychosomatiques très fort qui se mettent en place et je comprends que les parents soient démunis car c’est très compliqué à gérer. D’autant plus que cela pose des problèmes logistique lorsque les parents doivent aller travailler. Je veux dire aux parents : parlez-en, entourez-vous, ne restez pas seuls, rejoignez une association comme APS.

Je reprends le message que j’ai adressé aux enfants : ne perdez pas le chemin de l’école. Il y a plein de voies possibles. Avec mon expérience professionnelle des ressources humaines, je sais qu’il manque pleins de candidats pour les métiers techniques bien payés tels que électricien par exemple … Il y a plein de voies possibles. Il ne faut pas rester statique. S’il y a une situation qui ne convient pas, si l’enfant est mal dans cette école…, tentez autre chose. Ne pas forcer tête baissée, essayer de trouver des alternatives car il y en a.

son témoignage (avril 2025)

De l’angoisse de l’école au goût de la transmission : le parcours de Gilles

Gilles Lepoutre nous partage avec lucidité et recul son parcours d’ancien élève en grande difficulté scolaire. Angoisse diffuse, sentiment d’exclusion, stratégie de « survie psychologique », mais aussi rôle clé des parents et révélation du voyage… Il témoigne ici d’un cheminement marqué par la persévérance et la reconstruction.

Pouvez-vous vous présenter rapidement ? Âge, activité, situation de vie actuelle…

Je m’appelle Gilles Lepoutre, j’ai 67 ans depuis quelques jours. Je suis président de Fora Formation, un organisme de formation spécialisé dans les métiers du commerce. Je suis marié, père de cinq enfants, tous installés, et grand-père cinq fois, bientôt sept.

Pouvez-vous me décrire votre parcours de phobique scolaire ? Quand cela a commencé ? Avez-vous identifié des événements déclencheurs, d’autres causes ? Combien de temps cela a duré ? Comment cela a évolué dans la durée ?

Je dirais que ma phobie scolaire était plutôt « soft », mais bien présente. J’allais à l’école, mais en quelque sorte, je me mettais en mode protection. Mon cerveau se déconnectait. J’étais là physiquement, mais ailleurs mentalement.

Ce qui me dérangeait profondément, c’était déjà l’environnement lui-même. La porte de l’école, les couloirs, les porte-manteaux, la salle de classe, les tables… tout cela m’angoissait, même lorsqu’il n’y avait personne. Et encore aujourd’hui, quand je vais dans une école pour mes enfants, mes petits-enfants ou pour voter, je ressens toujours ce malaise.

Les autres élèves aussi me mettaient mal à l’aise. Je les trouvais peu intéressants et souvent très méchants. J’étais un enfant nerveux, qui avait besoin de bouger, et je devenais la cible de moqueries et de brimades.

Quant aux enseignants, j’avais le sentiment qu’ils n’étaient pas pédagogues. Ils avaient des connaissances, mais je ne voyais pas leur capacité à les transmettre. Je n’écoutais pas beaucoup, je trouvais cela inintéressant. Mon temps d’école était un grand vide. D’ailleurs, moi qui ait une bonne mémoire, je me souviens de très peu de choses, j’ai vécu un ennui qui n’en finissait pas.

À l’époque, on ne parlait pas de phobie scolaire. On utilisait des mots comme « fainéant » ou « cancre ». Mes bulletins scolaires étaient d’ailleurs remplis de remarques de ce genre : « Gilles ne réussira pas ses études. Gilles n’aura pas son BEPC. Gilles n’aura pas son bac…. » C’était uniquement des remarques négatives. Et quand tu n’es déjà pas très à l’aise avec l’école, cela ne fait que te le confirmer…

Avec la distance que vous avez aujourd’hui, qu’est-ce qui a été le plus difficile dans ce parcours ?

La peur de certains élèves, sans hésitation. Il y avait vraiment des camarades très agressifs, qui terrorisaient tout le monde, moi y compris. Je me cachais pour leur échapper.

Et puis, il y avait cette accumulation constante de remarques dévalorisantes. On te répète que tu n’es pas travailleur, que tu n’y arriveras pas. Ce n’est pas très encourageant, évidemment.

Avec la distance que vous avez aujourd’hui, qu’est-ce qui vous a le plus aidé à « survivre » pendant la période de phobie scolaire puis à vous en sortir ?

Mes parents ont été d’un grand soutien. Ils étaient conscients de mes difficultés, mais ils ne rajoutaient pas de pression inutile. Ils ne me critiquaient pas davantage à la maison.

Ma mère jouait un rôle très actif. En fin d’année, elle allait voir les enseignants pour défendre ma place et éviter le redoublement. Elle disait : « Non, non, il est intelligent cet enfant, vous allez le faire passer à la classe supérieure. » Et même lorsque les enseignants refusaient, elle retournait les voir le soir même pour insister. Grâce à elle, je suis allé jusqu’à la terminale.

Il y avait aussi ce choix de me changer d’école, vers une école communautaire à la pédagogie très différente, fondée par un pédagogue hors du commun, Maurice Godet. C’était une école plus petite, plus adaptée à des élèves comme moi, avec un encadrement différent. Et, détail qui comptait pour moi, elle était proche de la maison. J’y allais à vélo, seul. Cela me donnait un vrai sentiment de liberté.

Et puis, il y a eu un moment très particulier dans cette école, que je n’oublierai jamais. Je m’en souviens comme si c’était hier. Je revois l’escalier, tous les élèves qui remontaient de la cour de récréation, et puis la voix tonitruante du directeur, qui sort de son bureau et arrête tout le monde pour me dire devant tous : « Lepoutre, bravo, vous avez progressé, vous avez gagné un point ou deux points, bravo pour vos efforts, continuez comme ça ! » Cette minute-là a eu un impact incroyable sur moi. En une phrase, il a effacé plusieurs années de découragement. Ce compliment m’a remis en selle. Ça a été un moment marquant, qui m’a profondément redonné confiance.

Un autre souvenir important, qui a compté énormément pour moi : quand j’étais enfant, tout le monde autour disait que j’étais « un paquet de nerfs », que je « ne tenais pas en place ». C’était le regard général, comme une étiquette qui me collait à la peau. Mais ma mère, elle, voyait les choses autrement. Elle répondait : « Non, non, il est plus rapide que les autres. » Là où d’autres pointaient mes défauts, elle voyait un potentiel. Elle avait cette intelligence de ne pas appuyer là où ça faisait mal, mais au contraire de valoriser ce qui pouvait devenir une force.

Enfin, le déclic majeur, ça a été un voyage en Afrique à 14 ans. Mes parents m’ont envoyé là-bas, et cela m’a totalement sorti de mon environnement quotidien. Je me suis retrouvé dans une 404 bâchée à sillonner les pistes africaines. C’était comme arriver sur une autre planète ! Ce voyage m’a ouvert les yeux et m’a montré qu’il existait un monde au-delà de mes difficultés scolaires et de la métropole lilloise. D’ailleurs, je le conseille souvent à des parents d’enfants qui se cherchent : « Envoyez-les n’importe où, il faut qu’ils partent, qu’ils découvrent autre chose. »

Quel a été votre parcours après la phobie scolaire ?

Je me suis présenté au bac, mais je l’ai raté du premier coup. Mon père m’a dit : « Tu devais aller jusque-là. Maintenant, c’est bon, on en reste là. » Effectivement, on ne m’a pas embêté davantage, je suis allé travailler.

J’ai commencé par faire mon service militaire, mais j’ai été réformé au bout de deux mois. Ensuite, j’ai enchaîné quelques petits boulots sans intérêt, chez Auchan notamment, à vendre des chaussures ou des chamallows.

Puis, je suis entré chez Hertz, la location de voitures. J’ai été embauché comme laveur de voiture. Et là, tout s’est débloqué. J’aimais bien les voitures, les voyages, les avions… J’étais dans mon univers. J’aurais pu travailler vingt heures par jour si nécessaire. En cinq ans, je suis passé de laveur de voiture à directeur régional. C’était parti !

Diriez-vous que vous gardez des traces de votre phobie scolaire ? En douloureux ou en positif ?

Je dirais plutôt en positif. J’ai toujours eu ce sentiment de ne pas avoir beaucoup appris à l’école, alors je suis resté curieux toute ma vie. J’aime apprendre, je prends encore aujourd’hui des cours d’anglais, je m’intéresse à plein de choses.

Et puis, il y a une chose à laquelle je suis resté très sensible : dès que je vois un enfant embêter un autre, je réagis immédiatement. Je ne supporte absolument pas cela.

Enfin, ma trajectoire professionnelle est aussi liée à ce passé. Mon parcours m’a donné envie de transmettre autrement, avec davantage d’écoute et de pédagogie que ce que j’ai connu moi-même.

Quel message aimeriez-vous transmettre à des enfants ou jeunes actuellement en phobie scolaire ?

(Après un temps de réflexion) Ce n’est pas vous qui allez mal, c’est le système qui ne vous correspond pas. Ce que vous vivez, ce malaise, cette difficulté, ce n’est pas une défaillance de votre part. C’est le cadre qui ne vous est pas adapté.

Et je crois profondément qu’il faut chercher le point d’appui, même minuscule, que vous avez en vous. Ce petit plaisir, ce petit intérêt, même si cela peut sembler anodin ou décalé. Peut-être que c’est la musique. Peut-être que c’est sortir se promener. Peut-être que c’est cuisiner, ou faire du sport, ou même simplement aimer les choses bien rangées, comme sortir les poubelles et les aligner proprement. Peu importe.

C’est autour de cela que vous pouvez construire. Il faut oublier tout le reste. Vraiment. Ce petit truc que vous aimez faire, c’est ça qui va vous porter, qui peut tout changer.

Quel message aimeriez-vous transmettre à leurs parents ?

D’abord — et c’est très important — n’ajoutez pas de pression inutile. Je sais que c’est difficile, mais ne les angoissez pas davantage. Ne dramatisez pas la situation.

L’essentiel, c’est de les aider à identifier ce qu’ils aiment vraiment faire, même si cela peut vous paraître insignifiant ou marginal. Ce petit plaisir, aussi modeste soit-il, c’est le levier. C’est là qu’il faut construire. Le reste, les corrections, les « il faudrait que tu sois comme ci ou comme ça », cela ne sert à rien.

Aidez-les à bâtir autour de ce qu’ils aiment, avec patience et bienveillance. Même si cela semble dérisoire au début, c’est ce qui leur donnera de l’énergie pour avancer.

son témoignage (mai 2025)

« J’avais juste besoin d’être moi. » Le parcours de Bastien, ou comment retrouver confiance après le silence.

Derrière une voix posée et un regard lucide, Bastien raconte ce qu’a été pour lui la phobie scolaire : une souffrance silencieuse, invisible, faite de suradaptation, de solitude et d’incompréhension. Aujourd’hui épanoui en école d’ingénieur, il revient avec finesse sur les étapes de sa reconstruction : le CNED, le forum des élèves, l’introspection, les petites victoires, et le jour où il a pu dire sans trembler : « J’ai été déscolarisé car ça n’allait pas à l’école. »

Pouvez-vous vous présenter rapidement ?

Je m’appelle Bastien, j’ai 20 ans, bientôt 21. Je suis actuellement en troisième année d’école d’ingénieur dans l’Oise.

Pouvez-vous décrire votre parcours de phobie scolaire ? Quand cela a commencé ? Qu’est-ce qui l’a déclenché ?

Tout a commencé au collège. En primaire, tout se passait bien. Mais dès la 6e, je me suis retrouvé dans un environnement où il fallait absolument être « comme les autres ». Et moi, je n’y arrivais pas. Les centres d’intérêt, les codes, les blagues… Rien ne me correspondait. Alors je faisais semblant. Toute la journée. Je m’adaptais en permanence. Ça marchait bien au début, mais cela s’est trop vite transformé en angoisse et obsession.

J’ai eu une appendicite en fin de 6e. Pour la première fois, j’avais une vraie excuse pour ne pas aller en cours. Et j’ai ressenti un immense soulagement. Je n’avais plus à jouer un rôle. Cette pause a duré un moment, puis tout a repris. Pire encore.

En 5ᵉ, tout a empiré. J’ai commencé à avoir des douleurs au ventre, entre douleurs psychosomatiques et réelles. J’essayais par tous les moyens d’éviter d’aller en cours. Je voulais être malade, avoir mal, ou trouver n’importe quelle autre raison suffisante pour pouvoir rester seul, chez moi. Je ne voulais plus voir personne, que ce soit des gens de mon âge, ou même ma famille. Cela a duré jusqu’au jour où j’ai fait une crise d’angoisse à l’école, en plein cours, d’un coup. Alors je me suis levé et je suis parti. C’était la dernière fois que je suis allé au collège.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile ?

Le plus dur, c’était de ne pas pouvoir être moi. De me demander en boucle : « Comment dois-je réagir pour paraître normal ? »

Pendant longtemps, j’ai cru que le problème venait de moi. Puis j’ai cru qu’il venait du monde entier. C’est une autre forme de solitude : quand on se dit qu’il n’y a rien de bon dehors. Il m’a fallu du temps pour comprendre que non, tout le monde n’est pas mauvais. Il y a des gens formidables. Ils n’étaient juste pas autour de moi à ce moment-là.

Qu’est-ce qui vous a aidé à tenir, puis à aller mieux ?

Le CNED, d’abord. Le fait d’être chez moi, loin de la pression sociale, m’a fait du bien. J’avais du temps pour moi. J’avais mes petits plaisirs : les jeux vidéo, les mangas, les chaînes de vulgarisation scientifique sur YouTube. C’étaient des moments à moi, où je me sentais bien.

Et surtout : le forum des élèves du CNED. On était une quarantaine, tous un peu en marge. On parlait, on rigolait, on se confiait. Ce groupe m’a permis de m’accepter tel que j’étais. Pour la première fois, je n’avais pas à faire semblant. C’était vital.

Au début, j’avais très peur d’aller voir un psy. Pour moi, c’était un « médecin de la tête » qui allait me dire que j’étais fou. Je voulais tout, sauf entendre ça, et je faisais tout pour paraître normal, même en consultation. Il m’est arrivé plusieurs fois de mentir.

On m’a aussi parlé de haut potentiel intellectuel. Mais là encore, j’ai eu du mal. Pour moi, ce diagnostic était une manière de dire que j’étais différent, donc bizarre. Je n’avais pas envie de l’entendre. Aujourd’hui, je me dis que peut-être, ça explique certaines choses. Mais sur le moment, ça m’a fait peur.

Avec le temps, j’ai rencontré un psy avec qui le courant est passé. Il était très à l’écoute. Il ne m’a pas imposé de diagnostic, il m’a juste permis de poser des mots, mes mots. Et ça, ça m’a aidé à réfléchir moi-même sur ce qu’il m’arrivait.

Enfin, tout au long de cette période, mes parents m’ont toujours accompagné et soutenu. Ils ne m’ont jamais jugé ni fait culpabiliser à cause de mon état. Au contraire, je les voyais se battre pour comprendre la situation en consultant des médecins et en affrontant des démarches administratives souvent complexes. Je déjeunais aussi tous les midis avec ma mère : nous discutions et partagions beaucoup, c’était un moment important pour moi.

Quel a été votre parcours de sortie de la phobie scolaire ?

Je m’étais fixé un objectif : retourner au lycée. Je voulais faire des études scientifiques. Je voulais mettre toutes les chances de mon côté.

Je m’y suis préparé pendant deux ans. Et le jour venu, j’y suis allé. J’ai eu beaucoup de chance : le lycée s’est très bien passé. Ambiance technique, moins de conformisme, plus d’ouverture. J’ai trouvé des amis. Et j’ai surtout osé être moi. Quand on me demandait d’où je venais, je disais simplement : « J’ai été déscolarisé deux ans. Ça se passait pas bien. » Et ça passait.

Ce retour-là m’a donné une vraie force. Une confiance en moi nouvelle. Et j’ai gardé une habitude : me fixer des petits défis sociaux. Prendre la parole en public. Me mettre dans des situations inconfortables. Et constater que ça va. Que ça passe. Que je grandis.

Diriez-vous que vous gardez des traces de cette période ?

Oui, bien sûr. Mais ce sont des traces utiles, ça fait partie de moi et c’est comme ça. J’ai appris à avoir plus d’empathie. À me mettre à la place des autres. À comprendre que chacun vit des choses invisibles. Et j’ai aussi développé une habitude de me challenger, socialement, un peu chaque jour. Aujourd’hui, je me fixe régulièrement des défis pour sortir de ma zone de confort. J’ai fait du théâtre d’improvisation, je m’inscris à des cours d’éloquence et de prise de parole. Ce genre de challenge me pousse à me surmonter socialement.

En dehors de ça, j’ai encore un besoin régulier de solitude. De moments à moi, où personne n’attend rien, ça me permet de mieux apprécier les moments avec les autres. Mais je n’ai plus peur des interactions. Plus de honte. Plus de traumatisme.

Quel message aimeriez-vous transmettre à des jeunes actuellement en phobie scolaire ?

D’abord : ce n’est pas de ta faute, même si tu as déjà dû l’entendre quelques fois, c’est parce que c’est vrai. Ensuite : ce n’est pas non plus forcément la faute de tous les autres non plus. Il y a des gens formidables, dehors. Ce serait dommage de ne jamais les rencontrer.

C’est normal d’avoir peur. Mais ça vaut le coup d’essayer. Il y aura des échecs, bien sûr. Mais aussi des surprises. De belles surprises.

Quel message aimeriez-vous transmettre à leurs parents ?

N’étant pas parent, je vais évidemment donner mon point de vue sous l’angle de mon vécu.

Je crois que le plus important, c’est l’écoute. Vraiment. Pas tout accepter, non. Mais écouter. Essayer de comprendre, de nouer un lien de confiance.

En tant qu’enfant on a du mal à comprendre ce qu’il nous arrive, à mettre des mots dessus. On n’a pas non plus, forcément envie d’en parler. Et c’est vrai qu’on ne vous facilite pas la tâche, mais il ne faut pas forcer les choses pour autant. Ça vient avec le temps.

Dans tout cela, partager avec lui des loisirs ou des moment qu’il aime. Ça ne va peut-être pas le guérir, mais vous serez avec lui dans un moment où il en a besoin. Ça ne peut qu’aider à mieux se comprendre.

Aujourd’hui, comment allez-vous ?

Aujourd’hui, je vais bien. Je vis en colocation, j’ai des amis, je m’éclate dans mes études. Je suis moi. Et j’aime les gens qui m’entourent parce qu’eux aussi sont « bizarres », chacun à leur façon avec leurs qualités et leurs défauts. Et c’est très bien comme ça.

témoignage de son père

Témoignage de Thierry, papa de Bastien qui a traversé une période de phobie scolaire et qui est complètement rétabli

Je m’appelle Thierry, j’ai 54 ans, et je suis le père de Bastien. Regarder en arrière est toujours un peu compliqué, mais je vais essayer de partager notre histoire.

En primaire, Bastien était un enfant épanoui, sans problèmes apparents. Il avait beaucoup d’amis et réussissait très bien à l’école. Nous avions néanmoins remarqué qu’il était sensible physiquement : quand il tombait, il semblait ressentir la douleur intensément. Cela ne nous avait pas alerté, mais nous l’avons compris bien plus tard.

En CM2, après les vacances de la Toussaint, il a été brusquement malade. Une grande fatigue s’est installée. Nous avons cru dans un premier temps à une mononucléose. Bastien a été hospitalisé au service de neuropédiatrie pour une altération de son état général, associée à une asthénie (fatigue générale anormale) et des myalgies (douleurs musculaires) ne révélant pas de causes identifiables. Il a été déscolarisé après les vacances de la Toussaint jusqu’au début de janvier. Dès lors, sa maman est allée le chercher le midi pour couper ses journées scolaires.

En 6ème, les choses se sont aggravées. Bastien a commencé à manquer de plus en plus de jours d’école. Il présentait des symptômes physiques inexpliqués, de plus en plus fréquents, principalement des douleurs au ventre, sans cause médicale identifiée. Fin février, il a commencé à se plaindre intensément de douleurs abdominales. En mars 2016, il a été opéré de l’appendicite, par précaution, même si l’appendice n’était que très peu enflammé. La convalescence a été particulièrement compliquée, bien que tous les examens organiques soient rassurants. Les douleurs persistaient, entraînant une série d’examens : échographies, prises de sang régulières, scanner… mais aucun de ces tests n’a permis d’expliquer ses maux.

Il a pu reprendre les cours mi-avril, mais seulement jusqu’aux vacances de Pâques. Très vite, de nouveaux symptômes sont apparus : maux de gorge, douleurs au ventre, une grande fatigue… Bastien était au ralenti. Nous avons consulté un ostéopathe, sans amélioration notable. Son pédiatre, devenu son médecin référent, le voyait régulièrement et commençait à s’inquiéter de l’absence de causes cliniques ou biologiques. Comme il s’agissait déjà du deuxième épisode de ce type en quelques mois, il nous a orientés vers un psychiatre. Mais Bastien a opposé un refus catégorique.

Pendant cette période, il allait à l’école de manière très épisodique, toujours freiné par ses douleurs au ventre. Il a consulté un médecin qui lui a proposé un accompagnement par l’hypnose pour traiter la douleur, ce qui a représenté une nouvelle tentative pour apaiser ses souffrances. Malgré tout cela, son état général a continué à se dégrader. En juin, il ne parvenait plus à aller à l’école du tout. Il était replié sur lui-même, cerné, toujours en proie à ses douleurs abdominales.

Malgré son faible taux de présence en classe entre février et fin juin, Bastien affichait une moyenne impressionnante de 14,5/20, ce qui interrogeait beaucoup son pédiatre. Le 13 juin, devant l’impasse, le pédiatre a insisté pour qu’il rencontre un psychologue. Un bilan de QI a été réalisé le 20 juin, révélant sa précocité intellectuelle. Cette découverte a marqué un tournant dans notre compréhension de sa souffrance : cela expliquait en partie ses réactions, sa sensibilité extrême et ses difficultés à s’adapter à un environnement scolaire standard. Cette année-là, Bastien a cumulé 4 mois d’absence scolaire.

En 5ème, les absences de Bastien sont devenues de plus en plus fréquentes. En janvier, il rencontrait de grandes difficultés à retourner en cours. Il souffrait de douleurs à la gorge, de maux de ventre, et faisait des malaises le matin, notamment en sortant de la douche. Il présentait également des crises d’urticaire accompagnées de démangeaisons importantes. Ce mois-là, il n’a pu se rendre à l’école que cinq ou six jours, et finissait systématiquement à l’infirmerie. Nous étions dans une spirale épuisante : nous faisions tout pour l’amener à l’école, mais nous étions appelés à peine quelques heures plus tard pour venir le chercher. Le voir dans cet état d’épuisement et de détresse était extrêmement stressant et éprouvant.

Fin janvier, nous avons pris contact avec l’AFEP (Association Française des Enfants Précoces), dans l’espoir d’obtenir un soutien spécifique. Le lendemain, Bastien a rencontré la psychopraticienne, responsable de l’antenne Nord de l’AFEP. Le premier rendez-vous s’est bien déroulé ; Bastien y a verbalisé pour la première fois sa phobie scolaire. Lors de la deuxième séance, le contact a été plus difficile, et elle nous a orientés vers un de ses confrères, un psychothérapeute avec qui le dialogue s’est avéré beaucoup plus fluide.

Avant les vacances de février, nous avons tenté de réorganiser les journées pour alléger sa charge émotionnelle : Nous avons retiré Bastien de la cantine. Mais même avec cet aménagement, il n’a réussi à tenir que trois jours. Après les vacances, il n’a pas su retourner en classe. Il a pourtant eu un moment d’ouverture un mercredi matin, au cours d’un échange très constructif avec la responsable de niveau, qui lui avait proposé des aménagements d’horaires. Mais cela n’a pas suffi. Le blocage était total.

Entre les vacances de février et Pâques, Bastien a vu chaque semaine le psychothérapeute. Les échanges étaient bons, et ils ont travaillé ensemble à travers des séances d’hypnose, au cours desquelles Bastien visualisait le trajet entre la maison et l’école. Ces séances étaient néanmoins très éprouvantes pour lui. Durant la deuxième semaine des vacances de Pâques, nous avons tenté de refaire réellement ce trajet plusieurs fois, pensant que cela l’aiderait à franchir un cap. Mais c’était insupportable pour lui. Il ne pouvait même pas poser les yeux sur l’établissement.

Après les vacances de Pâques, face à l’impossibilité manifeste d’un retour à l’école, nous avons sollicité l’assurance scolaire. Grâce à ce dispositif, Bastien a pu bénéficier de 45 heures de cours particuliers dispensés par l’organisme Acadomia, pour l’aider à finir l’année scolaire. Durant toute cette période de déscolarisation, Bastien est resté en contact constant avec l’équipe éducative de son collège. Les cours étaient récupérés quotidiennement, les devoirs réalisés comme s’il était présent physiquement. Les professeurs Acadomia suivaient fidèlement le programme du collège.

Pendant toute cette année scolaire, toutes les absences étaient justifiées par notre médecin traitant, et nous avions un dialogue constant avec le collège qui nous a été d’un grand soutien.

Au vu de l’évolution positive de l’état physique et psychologique de Bastien, grâce à une scolarisation hors des murs de l’école, nous avons décidé de l’inscrire au CNED pour la classe de 4°.

L’autorisation du rectorat pour l’inscription au CNED pour raisons médicales pour la 4° a été un parcours du combattant. Nous avons dû faire face à des galères administratives et à un discours culpabilisant de la part d’un médecin du rectorat, qui nous disait que Bastien n’arriverait plus jamais à retourner à l’école. Mais nous avons persévéré, déterminés à trouver une solution pour Bastien, soutenu par un discours de plus en plus audible de psychologues cliniciens dont Jeanne Siaud-Facchin, et qui avait notamment répondu à la maman de Bastien lors d’une conférence de suivre « ses instincts de mère », étant la mieux placée pour connaître ce dont son fils avait réellement besoin.

Dès le début de l’année scolaire au CNED, je trouvais les cours absolument inadaptés pour un collégien. Bastien avait une masse incroyable de documents, dignes d’un niveau de fac. Heureusement, Bastien s’est accroché et comme il était courageux et qu’il comprenait vite il a réussi. Moi je l’aidais pour les mathématiques et sa maman pour l’Histoire Géographie et nous avons pris des profs Acadomia pour le français, les langues, SVT et physique. De ce fait, il avait quotidiennement un cours à domicile.

Bastien a suivi toute son année de 4e à la maison. Sa maman rentrait chaque midi pour déjeuner avec lui et jouer régulièrement au ping-pong afin de maintenir une activité physique. Il s’est également sociabilisé avec d’autres collégiens inscrits au CNED via le chat de la plateforme et en jouant en ligne à des jeux en réseau, des interactions encadrées par la vigilance bienveillante de ses parents. L’activité sportive demandée par le CNED complétait cette dynamique en favorisant la sociabilisation lors des séances hebdomadaires au club de tir à l’arc. Ce CNED obtenu pour raison médicale nous obligeait à avoir un suivi médical régulier avec un psychologue, et à long terme avec un psychiatre plus adapté à Bastien.

Dès la 4ème, nous avions pris contact avec un lycée beaucoup plus inclusif, connu pour son ouverture et sa diversité. Le directeur nous avait proposé d’intégrer Bastien dans une classe spéciale, une 3eme-seconde adaptée. Cependant, après consultation avec le psychologue, nous avons décidé de ne pas sauter le pas tout de suite. Bastien n’était pas encore capable de retourner dans un établissement scolaire. Il a donc continué sa classe de 3° au CNED, et passé son Brevet des collèges en candidat libre.

La reprise du lycée en 2nde a été une étape importante pour Bastien. Contrairement à ce que nous avions craint, tout s’est bien passé. Bastien s’est adapté rapidement et a trouvé sa place parmi ses camarades. Néanmoins, Bastien commençait à s’essouffler un peu, mais les périodes de confinement dues au COVID ont été une période de salut : il a suivi ses cours en ligne sans difficulté, avantagé par son expérience à la maison. Il a réussi sa 2nde et a continué sur cette lancée en 1re et en Terminale

Ce qui m’a aidé à traverser cette période difficile, c’est ma propre expérience. J’ai complètement raté mes années de collège, mais j’ai réussi à me rattraper au lycée. Cette expérience m’a appris que les échecs ne sont pas définitifs et que l’on peut toujours se relever. Cela m’a permis de limiter mon inquiétude. Un autre point qui m’a aidé : je n’ai jamais jugé Bastien pour ce qu’il traversait, car je savais, pour l’avoir vécu, que chaque enfant a son propre rythme et ses propres défis. Et comme moi-même j’avais absolument détesté le collège, je savais que c’était un environnement qui n’était pas adapté pour tout le monde.

Un tournant dans notre compréhension de la situation est survenu lorsque nous avons découvert que Bastien était précoce. Cela nous a permis de comprendre ce qu’il vivait. Nous avons réalisé que son mal-être à l’école et sa sensibilité accrue étaient liés à son haut potentiel. Cela expliquait probablement sa sensibilité ou hypersensibilité physique.

Aujourd’hui, Bastien va vraiment bien. Il est en 3eme année d’école d’ingénieur, il y est épanoui, il vit dans une colocation avec quatre autres étudiants, et il aime beaucoup son école. Il réussit bien dans ses études et a une vie sociale épanouie. Je peux dire qu’il a une vraie vie d’étudiant ! Il est heureux et équilibré, et nous sommes très fiers de lui.

son témoignage (septembre 2025)

Camille a traversé une phobie scolaire sévère, qui s’est transformée en phobie sociale et a marqué toutes ses années de collège et de lycée. Entre humiliations, crises d’angoisse, incompréhension des adultes, dépression et tentatives de suicide, son parcours a été douloureux et semé d’embûches. Mais grâce au soutien indéfectible de sa mère, à des enseignants bienveillants et à une école adaptée, elle a pu se reconstruire et poursuivre des études universitaires. Aujourd’hui, elle témoigne pour que d’autres jeunes se sentent moins seuls et trouvent l’énergie de persévérer.

Pouvez-vous vous présenter rapidement ? Quel âge avez-vous, qu’est-ce que vous faites aujourd’hui, quelle est votre vie actuelle ?

Je m’appelle Camille, j’ai 30 ans. J’ai un master STAPS spécialisé en Activité Physique Adaptée et Santé (APA-S) et j’ai exercé à travers des stages rémunérés. Aujourd’hui, je suis en reconversion : je viens de terminer ma première année d’école de kinésithérapie et je viens d’apprendre que je suis admise en deuxième année. Être kiné, c’est mon rêve depuis toute petite !

Pouvez-vous nous raconter votre parcours scolaire ? Quand la phobie scolaire a-t-elle commencé ?

Très tôt déjà, je n’étais pas à l’aise avec l’école. En maternelle, je me cachais pour ne pas y aller. En primaire, j’ai vécu un décalage avec les autres enfants, et mes difficultés liées à une dyscalculie, une dysorthographie et une dyslexie.
Mon père était violent et exigeant : les devoirs de maths se faisaient à coups de gifles quand je me trompais. Il me disait que je ne réussirais jamais rien, que je finirai caissière.

La phobie scolaire s’est vraiment déclenchée au collège. En fin de 4e, j’ai commencé à être harcelée par des élèves, mais aussi humiliée par certains professeurs. En 3eme, une prof de français refusait de mettre en place mon PAI et répétait que les dyslexiques n’avaient pas leur place au collège. Elle donnait mes notes à haute voix devant la classe et m’a dit publiquement que je n’avais rien à faire en seconde générale.
J’ai eu de plus en plus de mal à aller en cours, jusqu’à ne plus pouvoir.

Je faisais des crises d’angoisse avant d’aller en cours, j’avais des douleurs au ventre, je n’arrivais plus à franchir la porte du collège. Ma mère essayait de me tirer de la voiture pour que j’y aille, mais je restais paralysée. On m’a fait passer des examens médicaux, IRM, tests… mais on ne trouvait rien. Personne ne comprenait, ni les professeurs, ni mon père. On disait que j’étais fainéante, que je ne voulais juste pas travailler. Le collège menaçait de faire des signalements.
La phobie sociale est venue s’ajouter : je ne pouvais même plus sortir de chez moi : Aller acheter du pain était devenu impossible, je me planquais dans la voiture pour que personne ne me voie. J’avais une sorte de honte aussi…

En 3e, j’étais si souvent absente que j’ai redoublé. Et j’ai retrouvé cette prof de français comme prof principale, ce qui a aggravé ma situation.

J’ai sombré dans une dépression. J’ai tenté de continuer malgré tout, mais je n’arrivais pas à me projeter dans l’avenir puisque je ne pouvais plus aller à l’école. Je me disais que je ne pourrais jamais devenir kinésithérapeute. C’est à ce moment-là que j’ai commencé ma dépression avec tentative de suicide. J’avais 15 ou 16 ans.

Mon père pensait que j’étais trop protégée par ma mère et voulait m’envoyer en internat. Ça a été encore pire : loin de ma mère, de chez moi (mon cocon où je me sentais en sécurité), de mon chat… Je me suis sentie abandonnée et exposée à mes peurs, à mon stress. Je n’ai pas supporté l’idée de retourner au lycée à la fin des vacances d’automne : c’est là que j’ai fait ma première tentative de suicide.

J’ai été hospitalisée, ce qui m’a permis de rencontrer d’autres jeunes en difficulté. On se comprenait, on partageait nos souffrances, et ça m’a aidée à me resociabiliser, à comprendre que je n’étais pas un cas isolé.

Ensuite, j’ai intégré l’école VECV (Votre école chez vous). Des professeurs diplômés d’État (et spécialement formés pour s’adapter aux spécificités de chaque élève) venaient à domicile pour me faire cours.
Au début, je restais enfermée dans ma chambre, incapable de descendre. Les professeurs attendaient parfois deux heures en bas, juste pour me laisser le temps. Petit à petit, j’ai réussi à suivre les cours. Ils organisaient aussi des sorties et même un voyage scolaire en Espagne. C’était une expérience formidable, qui m’a aidée à sortir de mon isolement.

Ma prof de français m’a accompagnée jusqu’au jour de l’épreuve orale : elle est venue avec moi au lycée, m’a fait faire des exercices de respiration, et est restée derrière la porte. J’ai passé mon bac S dans la souffrance, sous médicaments pour calmer mes crises d’angoisse, mais je l’ai eu.
Même mon père ne croyait pas que j’y arriverais : la veille, il m’avait dit qu’il était sûr que j’échouerais. Mais j’ai tenu, j’ai persévéré.

Avec la distance que vous avez aujourd’hui, qu’est-ce qui a été le plus difficile dans ce parcours ?

Je pense que ce qui a été le plus dur, c’était que je voulais vraiment faire des études, je voulais être kiné, mais je n’arrivais pas à aller à l’école parce que j’avais peur. Ça a été une vraie souffrance, et c’est ça qui m’a amenée à la dépression. Je n’arrivais pas à me voir au-delà de mes 18 ans. Je me disais que je n’avais pas d’avenir puisque je ne pouvais pas faire les études pour devenir kiné. Pour moi, tout s’arrêtait avant.

Avec la distance que vous avez aujourd’hui, qu’est-ce qui vous a le plus aidée à « survivre » pendant la période de phobie scolaire puis à vous en sortir ?

Sans hésiter, d’abord, ma mère. Elle a toujours cru en moi. Elle s’est battue auprès des professeurs pour moi tout au long de ma scolarité, particulièrement au collège.
Elle me soutenait quand tout le monde disait que j’étais « en échec scolaire », que c’était fini. Quand je voulais abandonner, elle me rappelait mes rêves et m’encourageait à ne pas lâcher. Elle m’accompagnait à l’école, attendait devant la grille ou les portes, restait auprès de moi quand je n’arrivais pas à entrer, cela malgré son travail.
Si j’en suis là aujourd’hui, c’est grâce à elle.

Ensuite, les bons professeurs à l’université, mais surtout ceux de VECV et certains médecins qui ont croisé ma route et m’ont fait confiance.
Enfin, c’est aussi grâce à ma propre persévérance : j’ai refusé d’abandonner mon rêve de devenir kiné, même si j’ai dû adapter mon parcours.

Quel a été votre parcours après la phobie scolaire ?

Après le bac, j’ai pu aller à l’université. Ça a été un vrai changement. Les professeurs y étaient plus ouverts, plus humains. J’ai découvert un autre monde. Le médecin universitaire m’a proposé des aménagements pour mes absences si j’en avais besoin, mais je ne les ai jamais utilisés, car je me sentais bien à l’université (je n’ai raté aucun cours). Les professeurs étaient bienveillants : certains m’autorisaient à passer mes oraux seule si j’en avais besoin, d’autres m’encourageaient devant toute la classe.
J’ai trouvé des amis dès le premier jour, ce qui m’a beaucoup aidée. J’avais osé aller les voir et leur dire : « Je suis toute seule, je peux m’installer avec vous ? »

Mon directeur de mémoire en Master me proposait des entraînements à l’oral pour me préparer aux soutenances et me donnait des conseils. Petit à petit, j’ai repris confiance. J’ai même réussi à faire ma présentation de mémoire devant un grand public, chose que je n’aurais jamais crue possible.
L’université a été pour moi une vraie guérison et une renaissance.

Diriez-vous que vous gardez des traces de votre phobie scolaire ? En douloureux ou en positif ?

Oui, bien sûr que j’en garde des traces. Quand j’y repense, c’est très douloureux : cette période a été houleuse, pleine de souffrance.
L’état d’esprit dans lequel j’étais, où je pensais que ma vie était finie avant même d’avoir 18 ans… je ne voudrais jamais y retourner.

Mais il y a aussi du positif. Je suis fière d’avoir survécu, d’avoir surmonté tout ça. Ça m’a rendue combative. Et j’ai eu la chance d’être aidée par des professeurs formidables et par l’école VECV, qui m’ont permis de m’accrocher aux études.
Tout le monde n’a pas cette chance-là, je le sais.

Quel message aimeriez-vous transmettre à des enfants ou jeunes actuellement en phobie scolaire ?

(Long temps de silence) Ne pas lâcher. Persévérer. Y croire.
Même quand tout semble perdu, même quand on pense qu’on n’y arrivera jamais, il y a une suite, un après. On peut mettre du temps, peu importe : l’important, c’est d’être heureux dans ce qu’on fait, de pouvoir réaliser ce que l’on souhaite vraiment faire dans sa vie, peu importe ce qu’en disent les autres.
Les professeurs, ma famille, tout le monde disait que je n’y arriverais pas, que je devais faire une voie pro. Mais je me suis accrochée pour faire ce que moi je voulais vraiment.
J’ai 30 ans et je suis encore en études, et ce n’est pas grave. Chacun a son rythme.
Et aussi : soyez patients. Les perturbations hormonales accentuent le mal-être, mais les tempêtes de l’adolescence finissent par s’apaiser.

Quel message aimeriez-vous transmettre à leurs parents ?

Croire en son enfant, même quand lui-même n’y croit plus. Être patient, empathique, persévérant. C’est ce qui fait la différence.
Moi, si j’en suis là aujourd’hui, c’est parce que ma mère a cru en moi jusqu’au bout, même quand je n’y croyais plus moi-même.

son témoignage (septembre 2025)

Pouvez-vous vous présenter rapidement ?

Je m’appelle Camille, j’ai 33 ans. Je suis maman à temps plein — et j’aime bien dire ça comme ça, parce que c’est vraiment un travail à temps plein ! J’ai aujourd’hui une vie stable et remplie : une famille, une maison, une chienne, une vie sociale qui me convient. Cela fait des années que je n’ai pas fait de vraie crise d’angoisse.

Pouvez-vous décrire votre parcours de phobie scolaire ? Quand cela a commencé ? Qu’est-ce qui l’a déclenché ?

Ma phobie scolaire a commencé à l’entrée en Première, à 16 ans. Dès les premiers jours, j’ai eu l’impression de suffoquer en classe. Je sortais pour respirer, puis je finissais systématiquement à l’infirmerie. Rester plus de 5 minutes en cours devenait impossible.

La première année, le lycée n’a pas su quoi faire, si ce n’est me proposer de redoubler. L’année suivante, j’ai intégré un autre lycée qui connaissait déjà la phobie scolaire. Ils ont mis en place beaucoup d’aménagements : ordinateur en cours, possibilité de sortir et revenir, temps aménagé, cours à l’infirmerie… et surtout une prof principale en SVT (sciences de la vie et de la terre) très bienveillante, qui savait repérer quand je décrochai pour me raccrocher au cours. La deuxième année de Première, malgré les aménagements, ça n’allait pas. J’étais en dépression, je me scarifiais… J’ai demandé moi-même une hospitalisation. Elle s’est très mal passée : psychiatre absent, traitements inadaptés, aucune écoute. Je suis sortie « en phobie sociale complète ».

Quel a été votre parcours de sortie de la phobie scolaire ?

J’ai mis du temps à remonter la pente. J’avais deux sorties par semaine que je m’imposais : la Maison des ados, et une visite au lycée pour voir mes amis. Un jour, presque sur un coup de tête, je suis retournée voir le CPE (conseiller principal d’éducation) en lui disant que les cours me manquaient. Le lendemain, je me réinscrivais pour tripler ma Première. Ce n’était pas simple, j’y allais parfois 5 minutes par ci, 10 minutes par là… mais j’ai tenu jusqu’à la fin.

J’ai ensuite été hospitalisée à Grenoble, dans une unité spécialisée, et ça a été une autre histoire : une équipe à l’écoute, un emploi du temps modulé chaque semaine, des profs compréhensifs. J’ai passé mon bac en une seule fois, et je l’ai obtenu avec 10,02/20. Cette victoire reste un tournant pour moi.

Et après le bac ?

J’ai tenté une prépa concours mais j’ai été réhospitalisée en cours de route. La phobie scolaire avait laissé place à une phobie sociale, qui remontait dès que je restais trop longtemps dans une situation stressante. Finalement, j’ai suivi une formation de technicienne de l’intervention sociale et familiale.
Cette formation était très pratique, avec peu de cours magistraux — donc très peu de crises. Les stages se sont bien passés : dans le cadre professionnel, je mets une sorte de « masque » qui bloque les angoisses.

J’ai travaillé ensuite dans le médico-social. Le poste me plaisait beaucoup et ma hiérarchie était très satisfaite de mon travail. Mais j’avais un traitement qui me fatiguait énormément et auquel j’étais devenue accro. Dès que j’essayais de le diminuer j’étais malade avec d’énormes migraines. J’ai demandé une hospitalisation pour sevrage, qui s’est très mal passée. Résultat : j’ai quitté mon poste.

J’ai rejoint mon compagnon à L., puis nous avons déménagé à M. Là, j’ai été orientée vers un centre de réhabilitation psychosociale, avec des activités progressives : aller boire un café, payer une addition, reconnaître les émotions … Les premières fois, je faisais le trajet avec Pokémon Go sur mon téléphone pour détourner mon angoisse — et ça marchait !

Puis j’ai adopté une chienne. Ça m’a obligée à sortir tous les jours, à heures fixes, et ça m’a permis de créer des liens dans le quartier. Cette régularité a été un vrai levier dans ma stabilisation.

Avez-vous identifié les causes de cette phobie scolaire ?

Avec le recul, plusieurs causes se sont entremêlées : Un haut potentiel associé à une forte sensibilité, du harcèlement qui avait commencé plusieurs années plus tôt, et surtout un traumatisme en 5ᵉ : une agression sur le chemin du collège, que j’avais « oubliée » pendant des années. Quand, en Première, ma mère m’a dit que je devais rentrer seule, tout est remonté d’un coup.

Ce stress du trajet a disparu quand je suis allée en internat — ne plus avoir à faire ce chemin tous les jours a été une libération.

Qu’est-ce qui vous a le plus aidée, dans votre parcours ?

Ce qui m’a vraiment aidée, c’est d’avoir des aménagements au lycée avec une prof bienveillante, puis l’hospitalisation à Grenoble où j’ai été enfin comprise.
Plus tard, la réhabilitation psychosociale à M., les petits pas concrets (sortir avec Pokémon Go, aller boire un café, payer une addition), l’adoption de ma chienne et la stabilité familiale ont été des piliers.

Qu’est-ce qui a été le plus difficile ?

Le plus dur, c’est que personne n’ait reconnu ma phobie scolaire pendant des années. On parlait de “trouble anxieux généralisé” alors que ce n’était pas ça. J’avais le sentiment de souffrir sans légitimité.
Les rumeurs dans le village, le sentiment d’incompréhension, et les hospitalisations ratées ont aussi été des moments très douloureux.

Comment vivez-vous aujourd’hui ?

Je mène aujourd’hui une vie stable et sereine. Je vis dans une maison à la campagne avec ma famille, je n’ai pas fait de crise d’angoisse depuis des années. J’ai atteint mes objectifs personnels : avoir une famille, un chien, une maison.

Mon psychiatre me dit d’attendre encore un peu avant de retravailler à temps plein, surtout avec les enfants en bas âge, mais je me sens prête à reprendre une activité.

Quel regard portez-vous sur les traces laissées par la phobie scolaire ?

En douloureux, il y a surtout le sentiment d’avoir été incomprise pendant des années. On n’a jamais voulu mettre l’étiquette « phobie scolaire » sur mon vécu. On parlait de « trouble anxieux généralisé », alors que ce n’était pas ça. Résultat : des rumeurs ont circulé dans le village, et j’ai longtemps souffert en silence.

En positif, cette épreuve m’a appris à me battre, à écouter mes limites, à créer des stratégies qui m’appartiennent. Elle m’a aussi rapprochée de certaines personnes bienveillantes, comme mes profs de SVT ou des amis qui ont été là au bon moment. Avec le suivi psychologique que j’ai depuis des années, j’ai appris à me connaître bien plus que les jeunes avec un chemin tout tracé. Je connais mes points forts et mes points faibles. Je sais ce que je veux dans la vie et je m’efforce que chaque chose que j’entreprends corresponde à mes valeurs. Je connais mes limites et sais dire « non » quand il le faut.

Si vous deviez transmettre un message aux jeunes concernés…

Le premier conseil, c’est de se faire confiance. Si un psychiatre, un psychothérapeute ou un lieu ne vous convient pas, vous avez le droit de chercher ailleurs.
Et surtout : ne pas abandonner. Le chemin est long, parfois chaotique, mais il peut mener à une vie heureuse, même si elle ne ressemble pas à celle qu’on avait imaginée au départ.

Et aux parents ?

Rester en lien, ne pas s’isoler. Je regrette que ma mère n’ait pas eu plus de soutien à l’époque : pouvoir échanger avec d’autres parents aurait été précieux.
Et ne pas écouter aveuglément les discours médicaux qui culpabilisent ou enferment dans des schémas tout faits. Chaque jeune est unique.

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